mardi 8 mars 2016

Réflexion sur la sociale-démocratie - Alexandre Hoffarth 2007

La sociale démocratie dans une perspective historique et application de son modèle.

La sociale démocratie est issue de la rupture avec le communisme révolutionnaire et s’est placée, dès son origine, sous les signes du pluralisme démocratique et l’alliance de l’initiative privée et des forces Etatiques. Cette dernière est la doctrine du Keynésianisme du nom de John Maynard Keynes qui instaura le rôle de l’Etat comme outil d’appoint permettant un meilleur contrôle sur l’économie et ses dérapages. L’âge d’or se situe de 1960 à 1980 avec les chanceliers Willy Brandt en République Fédérale Allemande et Bruno Kreisky en Autriche ainsi que Olof Palme en Suède.
Le mouvement social-démocrate historique s’est bâti sur un esprit de pluralisme et de modération en prenant le parti du réformisme démocratique et accédant au pouvoir par la voie de la démocratie de représentation. Cet état d’abandon de l’esprit révolutionnaire s’est déclaré pendant la période dite de crise « révisionniste » des années 1900 ; en refusant de plus en plus explicitement la révolution violente. Leur but étant l’alliance avec les syndicats de l’époque pour transformer la société libérale
La social-démocratie européenne représente des politiques et des organisations qui se sont peu à peu constituées dans les pays de l'Europe du Nord et de l'Europe centrale, à la fin du XIXe siècle. Entre les partis sociaux-démocrates, il y a eu des différences de culture et de structure, liées aux réalités nationales, mais leur histoire a été largement commune. Ils sont nés avec et par l'entrecroisement de deux dynamiques politiques : d'une part, la lutte pour le suffrage universel, la démocratie politique, qui en fait des partis démocrates (républicain en France), d'autre part, la critique du capitalisme, de ses injustices et de son irrationalité, qui en a fait initialement des partis ouvriers, d'inspiration marxiste pour la plupart sur le continent. Cependant le travaillisme comme on l’appellera plus tard est une fusion entre le traditionalisme religieux imprégné de syndicalisme réformateur.
Mais aujourd’hui la social-démocratie dite moderne est basée sur l’idée que le fait de nationaliser des moyens de production et d'échange n’était pas nécessaire pour combattre l'irrationalité et l'injustice du système capitaliste. Les gouvernements qui voulaient lutter contre les inégalités, tout en menant des politiques économiques efficaces, pouvaient mettre en œuvre des politiques anticycliques pour maîtriser les fluctuations du marché, stimuler les investissements, développer la protection sociale, accroître le niveau d'éducation, etc.
Les travaux de Keynes réconcilièrent l'initiative privée et une direction démocratique de l'économie, cela donna une base d’un système économique à la social-démocratie. L'étendue du secteur public a varié selon les pays et la place de l'Etat, puissant en Autriche et en France, important en Angleterre, faible en Suède ou en Allemagne. Cependant, nulle part en Europe, les entreprises publiques furent utilisées comme instrument de marché. Au contraire celles-ci devaient palier les inefficiences du secteur privé en lui accordant certains bénéfices sur les biens publics. Ceci est donc, une alliance de la bourgeoisie nationale avec l’Etat afin d’établir une symbiose entre la bourgeoisie et la nation.
Les évolutions de la social-démocratie moderne tiennent également aux changements intervenus dans les sociétés et les cultures. La transformation du salariat, dû au déclin de la classe ouvrière traditionnelle, s’ajoutant à cela l'existence de millions d'ouvriers et d'employés qui vivent des conditions de travail  précaire et un isolement de plus en plus marqué, l'importance des classes moyennes salariées, une place plus favorable des femmes dans le monde du travail, l'allongement de la jeunesse, et, en même temps, le vieillissement de la population, la présence d’immigrés de plus en plus perçu comme une menace à l’intégrité national, la force de l'individualisme,… Tout cela a fragilisé les structures traditionnelles de la représentation sociétale mise en place par la « proto-social-démocratie". De plus les syndicats ont perdus cette homogénéité de la lutte ainsi que leur autonomie. Pour palier à cela, les partis sociaux-démocrates et socialistes doivent donc réunir plusieurs électorats aux intérêts différents et volatils, ce qui nous mène à des élections aux résultats plus qu’incertains.
De ce fait la cohérence idéologique est compromise par l’abandon des idéaux historiques. On cherche à séduire plus pour gagner plus de voix et remporter les élections, mais le prix à payer est immense. En voulant contenter tout le monde, les sociaux-démocrates ont vendus leurs projets à la loi du marché et aux nouvelles contraintes internationales. Les attentes de diverses franges de la population des classes moyenne, traditionnellement acquises aux principes sociaux et de la démocratie, sont déçues par les politiques sociales et économiques de ces gouvernements. Et pour causes, tous les secteurs de l’économie sont en déficit. Elles tiennent, dans une certaine mesure, à des difficultés propres aux politiques mises en œuvre : le coût budgétaire des programmes sociaux, la montée du chômage dans les années 1980-1990, les limites de la politique fiscale, la décentralisation du système de relations professionnelles, qui rend difficile une politique des revenus, et on en passe. Mais ce sont les causes externes qui sont les plus importantes. On peut les résumer le plus souvent sous le terme de « mondialisation ». Notre fin de siècle a connue l’autonomisation des marchés financiers, l’accès à l’information et à la connaissance de masse par l’internet, ainsi qu’un accroissement de la compétition au niveau international, ont modifié les données de ce que l’on a appelés les « compromis nationaux » de la période antérieure.   
Au fil du temps, l’identité de la social-démocratie est devenue ainsi depuis une vingtaine d’années bien plus politiques qu’idéologique, plus sociologique et culturelle. Cela a donc fragilisé le mouvement et l’a rendu dépendant des résultats de sa politique, en ayant pour conséquence une baisse du sentiment d’appartenance par rapport au passé. De plus, elle doit affronter de nouveaux concurrents, tels les partis verts, qui défendent des valeurs post-matérialistes et ont une influence dans les nouvelles générations urbaines, les partis populistes, qui attirent des catégories populaires inquiètes.
Nous pouvons donc appuyer le fait que la « social-démocratie »  moderne se considère comme la troisième voie, comme le firent Bill Clinton, Gerhard Schroeder et Tony Blair.
Si l’on prend le cas Blair, on s’aperçoit que sa social-démocratie a accordée au Pays de Galle et à l’Ecosse des compétences importantes en essayant d’instituer un Etat Fédéral. L’homme d’État utilisa la « triangulation politique » de Clinton. C'est-à-dire de chasser sur les terres de l’adversaire, en l’occurrence les conservateurs thatchériens, pour lui couper l’herbe sous le pied et l’obliger à se radicaliser à droite, tout en s’en démarquant sur d’autres thèmes secondaires. Et bien évidemment cela s’accompagne par une dénonciation en conséquence du cynisme politique : certains, y compris à droite, ne s’en privent pas. En réalité, comme notre « nouveau travailliste » se voulait résolument au centre, il est assez compréhensible qu’il cherche à dégager des solutions moyennes, qui se trouvent à égale distance ou au-delà de sa droite et de sa gauche.
Tout d’abord, la réforme du système social devait être son grand objectif. Mais on en est loin. On peut citer sur ce cas l’historien du socialisme, Donald Sassoon, « Non seulement, il n’ya pas eu de réforme proprement dite, mais aucun plan crédible n’a vu le jour ». En lieu et place de cette grande réforme, les Britanniques ont eu droit à quelques mesures qui valent d’être citées : ainsi, le gouvernement travailliste a choisi de réduire les allocations des mères isolées et celles des handicapés « pas trop gravement atteints », de manière à les pousser à trouver du travail. On assiste donc à une deshumanisation de la société en obligeant par des mesures coercitives à mettre au travail des handicapés léger. Il est donc difficile de présenter de telles mesures comme des modèles de progressisme. Par contre, elles sont indubitablement en parfaite continuité avec la politique de « responsabilisation » engagée par Thatcher.
En matière de politique économique, on assiste à des bouleversements ayant de terribles effets. Ici, la « règle d’or » est qu’aucun déficit budgétaire n’est admissible, sauf si celui-ci est un projet à long terme mais avec un coût de rentabilité étudié avec soin. On peut se demander comment l’équilibre fut atteint. On appliqua, par exemple, des suppressions de déductions fiscales familiales tout en diminuant l’impôt des sociétés. Et on n’ose pas imaginer dans quelles dépenses le gouvernement « couperait » si la conjoncture actuellement très bonne se dégradait. De plus, Blair et son équipe ont complètement intériorisé cette idée que l’entreprise privée est toujours plus efficiente que son équivalent public. Mais de telles ces leitmotiv conduisent à de véritables aberrations, ce dont témoigne à suffisance la gestion calamiteuse de la compagnie privatisée des chemins de fer britanniques, pensons aux derniers accidents ferroviaire et aux pertes de vies humaines qui en a résulté.
Nous devons la théorisation de la nouvelle social-démocratie, appelée troisième voie, par le penseur Anthony Giddens. Giddens conceptualisa la troisième voie et publie un manifeste des nouvelles politiques de centre gauche intitulé The Third Way (la troisième voie). Ni libérales ni dirigistes, ses thèses servent de base de travail au gouvernement travailliste de Tony Blair, dont il est l'un des conseillers officieux les plus influents.
Mais, l'expression troisième voie a été utilisée pour la première fois en France à la fin du XIXe siècle, pour être reprise épisodiquement par plusieurs générations de sociaux-démocrates. A son origine, la troisième voie, c'est l'issue de secours entre le capitalisme américain et le communisme soviétique. De ce fait, au début des années 70, cela signifiait aussi «socialisme de marché», mais aujourd'hui l'expression n'a plus vraiment cette signification, celle-ci étant trop teintée d'idéologie.
Ce qu'elle signifie aujourd'hui est assez simple : comment répondre au dilemme politique posé par l'antagonisme dépassé entre deux écoles de pensée.
D'un côté, les vieilles social-démocraties, fatiguées et obsolètes, bureaucratiques et keynésiennes, telle la France, et qui continuent à circonscrire le champ politico-économique dans les seules limites de la nation. A l'opposé, les politiques de ce qu’on appelle la «nouvelle droite», sont marquées par une sorte de fondamentalisme du marché qui ne répond plus aux difficultés actuelles. Il faut donc une troisième voie, différente des deux philosophies que nous venons de mentionner.
D'ailleurs, de manière générale, Giddens préfère le terme de «politiques de la troisième voie». L'expression troisième voie utilisée seule fait un peu formule magique selon lui… Mais cette troisième voie s’accompagne comme on a pu le voir de réformes qui n’ont rien de « social » et se rapproche plus d’un centrisme radical agrémenté de mesures dites sociales. On assiste donc, dans un pays comme la France par exemple, à la montée d’un libéralisme-social comme avec le MoDem (ex-UDF) de François Bayrou. Cette montée est à relativisée malgré ses 18.3% de votes aux élections présidentielles, puisque celui-ci n’a récolté que 4 sièges à l’assemblée nationale. En France également, il y a le Parti Socialiste qui voit sa transformation pointer du nez. Mme Ségolène Royal, à l’instar de son homologue Pauline Marois (dont une rencontre s’annonce très prochainement), veut redéfinir la « gauche » et la social-démocratie. Elle était même prête à s’allier à François Bayrou pour les législatives afin de contrer la droite, malgré les fustigations dans son parti. Le problème est que monsieur Bayrou, comme nous l’avons dit, est un homme du libéralisme social.

En guise de conclusion nous nous apercevons que ce sont bien les fondements des « compromis sociaux-démocrates » qui sont à repenser dans ce nouveau siècle qui marque une « évolution » dans le système capitaliste et sa démocratie représentative. Tous les partis de gauche ou de droite en ont fait le constat et ont remis sur le métier leurs programmes et tentent d'adapter leurs structures aux évolutions des sociétés dans le monde. Mais le débat n'est pas clos. Plusieurs tendances se confrontent, avec des influences respectives plus ou moins fortes, quels que soient les partis. Nous l’avons vu avec Tony Blair et les politiques du « New Labour » qui incarnent un pôle résumé trop simplement sous la notion de « social-libéralisme » (à tendance plus libérale économique nous en conviendrons), qui propose certes une synthèse nouvelle avec le libéralisme, mais entend répondre aussi au désir d'ordre et de repères des classes populaires. Il y a également une « vieille gauche », dans la vieille Europe, qui « parasite » les partis socialistes et sociaux-démocrates plus traditionnel et moins enclin aux réformes des nouveaux discours. Ceux-ci sont plus proche des courants les plus critiques du capitalisme mondialisé (altermondialistes), qui privilégie les dépenses publiques, une réglementation stricte imposée au secteur privé ainsi qu’une méfiance vis-à-vis de l'Union européenne telle qu'elle se construit sur le dos des classes moyennes et ouvrières.
La social-démocratie moderne s’est aujourd’hui centralisée afin d’élargir son électorat. Elle en a donc perdue son idéologie et s’est noyée dans les méandres du populisme et des mesures typiques de « droite » au niveau social et économique. Que l’on soit au Québec avec le Parti Québécois ou en France avec le MoDem et le PS, en passant par le Parti Travailliste de Grande Bretagne et le SPD allemand, nous avons à faire à des restructurations visant à la conquête du pouvoir en ratissant au plus large. La radicalisation au centre entraine un désintéressement de la classe politique par les citoyens des nations industrialisées  et donc un affaiblissement de la démocratie de représentation. La vraie question n’est donc de savoir si la social-démocratie « moderne » n’est pas elle-même une idéologie dépassée par l’archaïsme des institutions capitalistes et sa démocratie de représentation. Si tel est le cas, aurons dans ce siècle, une véritable évolution des politiques et de son corps en général par l’affranchissement des doctrines capitalistes en donnant le pouvoir au peuple et aux classes ouvrières et moyennes ?


Bibliographie :
Anthony Giddens, The Third Way (1998), « Le renouveau de la social-démocratie » en collaboration avec Tony Blair.
Olof Palme, Textes, sur http://www.palmefonden.se/index.php?page=50
John Maynard Keynes, Keynes ou l’économiste citoyen, de Bernard Marris, presse sciences-po 1998.

Le Manifeste de la Troisième voie (das Neue Mitte) publié par Gehrard Schröder et Tony Blair.

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