Porter le
costume : un moyen artistique d’expression et de contestation
Art actuel
AR11143
Dossier réalisé
pour : Sophie Bélair-Clément
Remis par : Alexandre Hoffarth
15/12/2015
Problématique
Le carnaval est une action collective
et populaire qui traverse les âges et les thèmes. On le retrouve dès l’époque
de l’Antiquité romaine par des fêtes telles les bacchanales, les saturnales ou
le culte lié à Dionysos (Pan). Proscrites au bas Moyen-âge pour leur caractère
païen, donc contre-chrétien, ces fêtes ont ensuite été adoptées par un
processus de syncrétisme pour perdurer jusqu’à aujourd’hui. Dans ce sens si
nous prenons le non moins célèbre carnaval de Venise, la tradition des masques
et donc du déguisement, est devenue la norme de tous les carnavals. Ces fêtes sont
clairement une volonté de travestir son identité à un moment donné et ce pour
vivre une expérience unique et peut-être même libératrice. L’origine du mot
carnaval[1],
du latin « carne » (viande)
et « levare » (lever, ôter), appuie ce sentiment de retirer ce qui
fait notre identité afin d’en porter une autre par le déguisement.
Aujourd’hui et depuis une petite
dizaine d’années, le carnaval est devenu non plus un seul moyen d’expression,
mais aussi un véhicule idéologique de contestation. Comme nous le verrons avec le
texte de Claire Tancons (2011) et celui des auteurs Antek Walczak (2014) et
Stéphanie Wakefield (2014), le carnaval s’ingère dans la politique actuelle
pour appuyer, mais surtout dénoncer les actions du système économique
capitaliste et néolibéral. En prenant l’exemple de l’événement d’Occupy Wall
Street, nous pouvons mettre en évidence des mécanismes de contestation et
d’expression artistique dans une optique de protestation. Cependant, il faut
aussi prendre en compte que cette dénonciation du système actuel par l’acte
carnavalesque est également empreinte de clichés et techniques eux-mêmes ancrés
dans le néolibéralisme globalisant.
Œuvres étudiées
Pour expliciter cette problématique deux
œuvres (études de cas) ont été choisi.
La première est une exposition de
Claire Tancons « Up Hill Down Hall »
qu’elle a présentée au mois d’août 2014 à Londres. Nous nous attarderons sur
les moyens d’expressions qui ont été mis en place et le contexte de Claire
Tancons. Cette exposition fait suite au Notting Hill Carnival de Londres afin
de montrer l’importance du carnaval dans la résistance des masses et une ode à
la performance et la participation civile.
De même nous situerons Claire Tancons
dans son cheminement personnel et professionnel pour établir un lien entre ses
intérêts, son travail et ses observations du carnaval comme mode opératoire
d’expression anarchique.
La seconde œuvre qui complémente
notre problématique du carnaval concerne le « New Transbohemian States » d’Antek Walczak qui fut exposée en
décembre 2013 à Brooklyn (New-York City). Antek Walczack bénéficiera lui aussi
d’un rappel biographique et de son curriculum afin de le placer dans son
contexte.
Le lien fait avec le sujet du
carnaval est dans les portraits de Walczack. Ceux-ci sont basés sur des
personnes connus de Walt Disney, mais les points et les traits qui déterminent
l’identité de ces portraits sont jonchés de mots et termes évocateurs de la condition
actuelle de l’artiste et de sa place dans la société. Tout comme le carnaval
cette désincarnation de thèmes récurrents à notre existence, par le port des
masques de carnaval par exemple, exprime le mal-être des artistes et d’une
catégorie de la population dans la société occidentale.
Enjeux discutés
Les enjeux qui seront présentés concernent
en particulier les thèmes liés à l’Anthropocène, c’est-à-dire l’impact que
l’Homme, depuis son existence, a sur ce qui l’entoure ; ainsi qu’à la place de
l’art dans le monde politico-social d’aujourd’hui.
Dans ce sens il est nécessaire de
mettre également en avant la connexion entre cette utilisation du carnaval pour
dénoncer les dérives du système, mais aussi la réaction populaire et
idéologique dans cette danse collective du carnaval.
Claire Tancons et l’étude du phénomène du carnaval
Le parcours de Tancons
Claire Tancons est née en 1977 en
Guadeloupe dans les Antilles françaises. Elle est diplômée en muséologie de
l’École du Louvre et de l’université de Montréal en 1999 et en histoire de
l’Art du Courtauld Institute en 2000. Elle a suivi des formations en
commissariat au Whitney Museum Independant Study Program en 2001 ainsi qu’au Walker
Art Center en 2003. Elle a été commissaire
associée de Prospect.1 New Orleans, la première biennale internationale d’art contemporain de la
Nouvelle Orléans et de Contemporary Art Center, aussi à la Nouvelle Orléans
(2007-9) et consultante pour le projet de préfiguration de Harlem Biennale
(2010-11). En tant que commissaire de la 7ème Gwangju Biennale et de CAPE09, la
deuxième biennale du Cap, elle a organisé des performances processionnelles qui
mêlent traditions et manifestations politiques dans des parades de carnaval. Ces
études ont ouvert la voie à ce qui a depuis été considéré comme un nouveau
modèle de commissariat interculturel. Sa spécialité se concentre sur les mouvements
populaires et les arts processionnaires africains
et caribéens et s’attache à
la reformulation de « l’art performance »
Elle est régulièrement invitée à parler
de ses travaux dans des institutions artistiques et universitaires autant en Europe (Musée du Quai Branly et
EHESS à Paris, Institut Courtauld à Londres, au Platform 3 à Munich, au C
Festival à Faenza, au Ujadowski Castle à Varsovie et d’autres encore) qu’en
Amérique du Nord (Wexner Center for the Arts, New Orleans Museum of Art, Temple
University, SUNY Buffalo, University of California at Santa Cruz etc aux Etats
Unis, The Western Front et Simon Fraser University au Canada). De même en
Amérique Latine (Museo del Arte Moderna Rio de Janeiro) et en Asie (Chomnam
University en Corée du Sud, Yugchenko Museum aux Philippines).
Expositions et œuvres
Avant de se pencher sur l’événement
d’Occupy Wall Street de 2011 dont Claire Tancons en a fait un article
scientifique, nous allons discuter de l’exposition réalisée en 2014 par Claire
Tancons à Londres au BMW Tate Live[2].
Pour faire suite au Notting Hill Carnival[3],
le plus grand événement de rue du Rouyaume-Uni, Claire Tancons avait choisi de porter
cet événement festif et costumé dans un art plus engagé. Son but était, par le
biais de la performance, de remettre de l’avant les origines caribéenne du
Notting Hill Carnival. Elle définie son événement comme un medium de production
artistique et une forme de message social et politique qui utilise le carnaval comme
représentation matérielle. Par ailleurs, elle considère son événement comme un
hommage, peut être même une continuité, à la résistance au colonialisme et au
racisme.
Antek Walczak : identité(s) et politique(s)
Le parcours de Walczak
La vie d’Antek
Walczack débute en 1968 à Grand Forks dans le Dakota du Nord. Il fut élevé à
Pittsburgh en Pennsylvanie et reçu un BFA de l’École d’Arts Tisch de
l’Université de New-York. Son travail fut vu au Cinematexas à Austin, au Centre
Pompidou à Paris, au Fri-Art de Fribourg, en Suisse ainsi qu’au Musée Ludwig de
Cologne. Il est un membre essentiel de la Corporation Bernadette depuis 1994.
Il a écrit pour les magazines Purple, Pazmaker, Zehat et Made in USA
(traduction libre à partir de l’anglais)[4].
Exposition étudiée et œuvres
Comme il le fut mentionné précédemment, les œuvres de Walczack qui sont
étudiées dans ce dossier sont issues de l’exposition « Transbohemian States » à Brooklyn
en 2013. Walczack présenta des figures emblématiques incontournables. En
utilisant des personnages issus de la culture de l’animation de notre enfance,
soit Walt Disney, Walczack capte notre attention avec curiosité. Que ce soit
Mickey Mouse, Donald Duck ou le bien nommé Bip Bip, le message fléché et
numérique à décoder est toujours le même : « I want to be a
contemporary artist … ». Toutefois le message est tout autre. Même si les
formes changent, Walczack démontre que même si l’on change d’identité de
personnage de fiction, le message reste le même. Notre regard ne suit pas le
« Z » visuel et naturel que l’être humain utilise pour déchiffrer une
image. Ce chemin est balisé. Dans ce sens on revient toujours au même point et
ce quelque soit l’identité que l’on incarne. La récurrence revient en boucle et
se referme par la même conclusion.
Comme il a été évoqué au précédent
chapitre, un lien étroit peut être fait avec le travail spécialisé de Claire
Tancons, notamment dans son exposition « Up Hill down Hall » de Londres où une identité collective dans
une approche carnavalesque par le biais des costumes, de leurs formes et de
leurs couleurs, nous indique l’intensité du message véhiculé. Notre esprit s’accroche
à ce mouvement chorégraphié, mais surtout à la politique de contestation
idéologique mise en avant par la dichotomie des « policiers » armés
de bâtons et de boucliers représentant un étendard du fameux 31 Downing Street
(résidence connue des 1er ministre britannique) face à la
manifestation de ces costumes noirs et clonés ; probablement pour démontrer
l’unicité et la perte de l’identité individuelle face à l’État (autorité et
institutions). Ceux-ci semblent les emprisonner dans une forme qui cherche à
s’émanciper et à s’envoler. Peut-être que je me trompe, mais dans un sens ces
costumes me rappellent des ailes moirées de chauve-souris ; animal qui vit
caché, déconsidéré, loin des regards.
Porter le costume, s’identifier et revendiquer
Le carnaval comme
identité collective
Dans ce sens, le carnaval peut être
considéré comme un moyen de contestation social face au néolibéralisme. A
partir de Dans un article du journal britannique The Guardian, il est fait
mention que : « Communism is not just or predominantly
the carnival of the mass protest when the system is brought to a halt;
Communism is also, above all, a new form of organization, discipline, hard
work. »[5] . Il est vrai que lorsque l’on analyse
le comportement organisationnel des « carnavaliers-manifestants », de
nombreux slogans inscrits sur les panneaux de bois et de cartons font
référence, indirectement, à une lutte des classes. Toutefois, il ne faut pas
confondre cette lutte des classes avec une allégeance au marxisme ou au
communisme. Comme le disait Marx : « ce n’est pas le texte qui compte
mais la grille de lecture ».
Être engagé n’est pas seulement une
parole écrite sur une banderole, c’est surtout une action, une mobilisation
contre un objectif (et un objet abstrait ?) commun. Dans ce sens, le
« carnaval engagé » est également une image de pouvoir parce que
celui-ci se concentre sur la capacité à unifier pour influencer[6].
Faire parti d’un tout, forge une identité collective qui ici est basée sur
l’idéologie politique.
Et c’est là qu’il y a une différence
avec le travail de Walczack. Celui-ci se situe au niveau de l’individualisme
d’identité puisque le public a intégré depuis leur enfance, soit les
personnages de Disney.
Entre contestation
sociale et acceptation
À y regarder, l’événement d’Occupy
Wall Street est entourée par la notion d’Art engagé qui est fortement présente.
Mais ce qui frappe vraiment c’est l’utilisation de termes issus du vocabulaire
militaire : occupation, mobilisation, parade… Occupy Wall Street est dans
la mouvance d’autres contestations politiques comme le mouvement des Indignés en
Espagne ou même un carnaval à Toulouse pour protester contre Dilma Roussef, la
présidente brésilienne[7].
Toutefois, la réception critique ne
fut pas à la hauteur des attentes des carnavaliers-manifestants. Certes ils
furent soutenus par de nombreuses personnalités : acteurs, économistes
(Stiglitz entres autres), patrons (Steve Jobs et Bill Gates !), qui sont
toutefois des tenants d’un certain néolibéralisme.
Ne voulant pas faire partie des
fameux 1% de la population mondiale qui détient la très grande majorité des
richesses planétaires, les manifestants sont soutenus par des représentants de
cet ordre[8].
De même le nombre de personnes
attendus était très élevé et ne fut pas comblé. Seulement 1000 personnes se
sont déplacées pour l’événement et environ 8000 au 5 octobre 2011, date de la
manifestation.
Pourrait-on dire que la majorité des
citoyens de New-York acceptent la domination du système néolibéral ? Peut-être.
Est-ce la forme qu’Occupy Wall Street a prise qui a pu rebuter les citoyens ?
Peut-être également et là il y a une certaine acceptation de la part du public.
Cependant, Occupy Wall Street
est reconduit chaque année depuis 2011[9].
Commentaire critique
Occupy Wall Street n’est pas un carnaval au sens propre du
terme, contrairement au Notting Hill Carnival de Londres, mais plutôt une
manifestation déguisée pour appuyer des revendications politiques. Dans un sens
nous sommes plus proches d’une parade militaire que d’une fête, plus proche
d’une marche d’un parti que de l’amusement.
Si l’on prend l’exposition de Tancons en 2014, le traitement
est assez simpliste : d’un côté les oppresseurs (des blancs avec des
cornes, des bâtons et des boucliers) et de l’autre les opprimés (en noir dans
une combinaison étriquée). D’ailleurs, je crois que si Occupy Wall Street n’a
pas le succès espéré c’est à cause d’un message trop « banal » de la
lutte contre le « système ». Malheureusement lorsque l’on regarde on
ne peut que se référer au fameux « intellectuel prolétaroïde » de
Karl Marx[10],
qui en d’autres mots est on se rend
compte que les artistes Claire Tancons, Antek Walczack et les
organisateurs/participants d’OWS en sont des archétypes probants. L’intellectuel
prolétaroïde est issu des classes moyennes élevées et de la petite bourgeoisie,
au sens marxien du terme. Ceux-ci ont reçu une instruction élevée mais n’ont
pas les rênes du pouvoir qui
appartiennent à l’aristocratie ou à une oligarchie. Ils utilisent donc des
moyens visuels et bruyants pour se faire voir et surtout que l’on entende leurs
revendications ; ici le partage des richesses.
Il est difficile de concilier l’art et la politique, mais il
faut saluer le courage d’essayer ; tout comme les recherches de Claire Tancons
dans ce domaine qui est presque vide de références, mis à part quelques écrits
en sociologie, communication et sciences politiques.
Critique mise à part, je ne comprends toujours pas pourquoi
Claire Tancons qui a le français comme langue maternelle, n’ait même pas
proposée son site internet ni ses textes en français. Pourtant la grande
majorité de son parcours scolaire s’est fait en français (Pointe-à-Pitre sur
l’île de la Guadeloupe, Paris, Montréal). Tancons, qui est métisse, est le
fruit de la culture créole métissée africaine, caribéenne et française. Est-ce
un déni d’identité ou au contraire une recherche d’identité ? Faut-elle qu’elle
rencontre Walczack ?
Bibliographie argumentée
Articles scientifiques au cœur du dossier
Tancons (2011), Claire, « Occupy Wall Street: Carnival Against Capital ? Carnivalesque as Protest Sensibility », in e-flux journal n30, décembre 2011.
·
Cet article de
Claire Tancons s’intéresse à l’impact de l’évènement d’Occupy Wall Street à
New-York en 2011. Elle s’intéresse sur le mouvement de masse qui a permis de
rassembler des milliers d’individus jouant un rôle de dénonciation face au
système économique néolibéral. Dans ce sens, elle fait le lien et la différence
entre le carnaval pratiqué dans les Caraïbes (sa patrie) et celui de New-York.
Wakefield (2014), Stephanie, Walczak (2014), Antek, « Qu’est-ce que la politique dans
l’Anthropocène ? Une conversation entre Stephanie Wakefiel et Antek
Walczack », in May n 13
·
L’Anthropocène
doit être compris comme l’action de l’Homme sur la nature, mais comme le
rappellent Walczack et Wakefield, l’être humain reste un animal passionné par
la politique. Walczack met aussi de l’avant l’utilisation de la connaissance et
de la culture artistique dans la nouvelle ère théorique de l’Anthropocène.
Articles de journaux complémentaires sur le web
Grasso, Sylvana, « Carnaval brésilien : la fête sur fond
de contestation sociale », in La Dépêche (France), publié le
23/06/2013, http://www.ladepeche.fr/article/2013/06/23/1656286-carnaval-bresilien-la-fete-sur-fond-de-contestation-sociale.html
·
Cet
article explique comment le carnaval de type brésilien est utilisé dans la
ville de Toulouse (France) pour dénoncer les politiques d’austérité. Cet
événement s’accorde avec la problématique édictée dans ce dossier.
Zizek,
Slavoj, « Occupy Wall Street :
what is to be done », in The Guardian (Royaume-Uni), publié le
24/02/2012, http://www.theguardian.com/commentisfree/cifamerica/2012/apr/24/occupy-wall-street-what-is-to-be-done-next
·
Cet
article fait suite à l’événement d’Occupy Wall Street en 2011 son sujet d’étude
de Claire Tancons publié en décembre 2011. L’article pose la question simple du
« Oui… mais après? » ; le journaliste analyse les impacts de cet événement,
mais aussi du pourquoi cela a été fait. De la même manière il s’interroge sur
l’utilisation du carnaval comme moyen de contestation.
Sites internet spécialisés
Site internet de Claire
Tancons qui présente l’auteur ainsi que ses réalisations dans la curation
des arts : http://www.clairetancons.com/index.html
Site internet consacré à la biographie et aux œuvres d’Antek Walczak : http://www.eai.org/artistTitles.htm?id=13090
Monographies complémentaires
Colas (2006), Dominique, « Chapitre
IX : Modes de communication », p 339-378, in Sociologie politique,
PUF, 2006
·
Dominique
Colas établit une liste argumentée des moyens de communication dans la société,
notamment sur celui de l’expression du corps, de l’écriture et du langage.
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